PORTRAIT D'UN GLACIER
Part. passé substantivé de portraire, représenter (1160), et n. m. désignant un lieu froid (début XIVe s.). D'abord visage lisse, une trame - c'est-à-dire une surface de vibrations - se déchire en accrocs de souffle, en hauteurs, en volumes imposants. Une masse battue blanche et grave y est rehaussée de pics et approfondie de crevasses qui étonnent les sens.
L'esprit tout entier porté à représenter un lieu froid déchire une page de livre imprimé ou manuscrit en fines parcelles de noms, de lettres que les mains composent en une silhouette, une ombre, un masque. C'est ce qu'on appelle donner de la voix à un lieu (1772). Pour figurer les personnages ou caractères habitant ce lieu froid, des pas crissants et des froissements de neige s'accommodent aux voix.
Dans cette dynamique du langage, le paysage est une phrase. Et dans la morphologie du mot seul, l'accentuation d'une vocale, ou encore le point diacritique, fait un portrait, instantané sans interrompre le flux mouvant des images. On a comparé cette accentuation au déclic photographique d'une prise de vue sonore (J. D. Tellerlecker, Les Ambiguïtés, 1964).
Enfin, achevant la mise de l'épaisseur bruissante, de ce mouvement de glace, la forme tendue parvenue à nos sens se déverse dans la résonance d'une gorge. Elle retourne sans un cri au vide blanc, celui-là même qui précède tout portrait.
Extrait de O. Capparos et A. Thorpe, Vocabulaire et Grammaire
élémentaires des images.
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